Comment prévenir les réduves (vecteurs de la maladie de Chagas)
La maladie de Chagas est causée par un parasite (*Trypanosoma cruzi*) transmis principalement par la déjection de punaises triatomines (« kissing bugs »). Il n'existe ni vaccin, ni médicament préventif : la seule protection efficace est d'éviter le contact avec ces insectes, que ce soit chez soi (en Amérique latine) ou en voyage. Voici les mesures recommandées par l'OMS, le CDC et l'Institut Pasteur.
### Pour les voyageurs en Amérique latine
L'Amérique latine comprend 21 pays d'endémie, du Mexique à l'Argentine et au Chili, en passant par toute l'Amérique centrale et les Caraïbes hispanophones. Le risque de contact avec un triatome est maximal en zone rurale (maisons en torchis, toits de chaume, fissures dans les murs), mais il existe aussi en périphérie urbaine défavorisée.
Choisir un hébergement sûr :
- Privilégier les hôtels climatisés ou avec fenêtres moustiquairées en bon état
- Éviter les habitations rurales traditionnelles (murs en adobe non crépi, toits de palme, sols en terre battue)
- Examiner la chambre : inspecter les murs, le plafond, derrière les tableaux, sous le lit, dans les tiroirs, derrière les rideaux
- En cas de doute, changer de chambre ou d'hôtel
Protection personnelle pendant le sommeil :
- Dormir sous moustiquaire imprégnée d'insecticide à longue durée (perméthrine, deltaméthrine ou pyréthrinoïdes) — c'est la mesure la plus efficace selon l'OMS
- Porter des vêtements couvrants au coucher (manches longues, pantalon)
- Appliquer un répulsif cutané homologué sur les zones découvertes : DEET 20-50 %, icaridine 20 %, IR3535
Mesures d'hygiène alimentaire :
- Éviter les salades, légumes crus non lavés, fruits non pelés, jus de fruits non pasteurisés (notamment les jus de canne à sucre frais, *guarapos*, *açai*)
- Privilégier les aliments cuits, les fruits pelés, l'eau en bouteille capsulée
- Vérifier que les récipients de stockage des aliments sont fermés (les triatomes sont attirés par la lumière, ils peuvent se poser la nuit sur les plats laissés à découvert)
### Pour les résidents en zone d'endémie
L'OMS et les ministères de la santé latino-américains mènent depuis les années 1990 des programmes nationaux d'éradication (« *Iniciativa de los países de América Central para la interrupción de la transmisión vectorial y transfusional de la enfermedad de Chagas *IPCA*, lancée en 1997, et le *Programa de Control de la Enfermedad de Chagas en América Latina*).
Amélioration de l'habitat :
- Réparer toutes les fissures dans les murs (les triatomes s'y cachent le jour)
- Crépir les murs (intérieur et extérieur) — c'est la mesure la plus efficace à long terme
- Remplacer les toits de chaume par des toits en tôle ou en tuile
- Poser des moustiquaires aux fenêtres et aux portes
- Calfeutrer les ouvertures autour des tuyaux et des câbles
- Éloigner les lumières extérieures des murs de la maison (elles attirent les triatomes adultes)
Lutte contre les nuisibles et animaux réservoirs :
- Désinsectiser l'intérieur de la maison avec un insecticide rémanent homologué (pyréthrinoïdes en spray) — à confier à un professionnel
- Garder les animaux domestiques à l'intérieur la nuit (les chiens sont un réservoir important)
- Nettoyer régulièrement les zones de repos des animaux
- Éloigner les tas de bois, de pierres ou de broussailles de la maison (refuges potentiels)
Surveillance entomologique :
- Les habitants peuvent participer à des programmes de science participative : capturer les punaises dans des récipients fermés et les apporter au centre de santé pour identification
- Signaler toute piqûre au visage pendant la nuit, surtout si elle est suivie d'un œdème localisé
### Pour les femmes enceintes et les nouveau-nés
- Dépistage systématique des femmes enceintes originaires de zone d'endémie (sérologie *T. cruzi*) — recommandé par l'OMS et la Haute Autorité de Santé française
- En cas de sérologie positive : traitement par benznidazole est contre-indiqué pendant la grossesse, mais le nouveau-né doit être dépisté (PCR sur sang de cordon ou périphérique) et traité si infecté
- Le traitement des femmes en âge de procréer non enceintes est recommandé pour éviter la transmission verticale lors d'une grossesse ultérieure
- Allaitement : autorisé, sauf si la mère a une phase aiguë (dans ce cas, le lait doit être tiré et pasteurisé)
### Pour le personnel de santé
- Dépistage des donneurs de sang et d'organes originaires de zones d'endémie (recommandation de l'Union européenne, directive 2004/33/CE) — en France, l'Établissement français du sang (EFS) pratique ce dépistage
- Sérologie *T. cruzi* chez tout patient présentant des signes évocateurs (fièvre au retour d'Amérique latine, cardiomyopathie inexpliquée, méga-œsophage ou méga-côlon) et originaire d'une zone d'endémie
- Bilan complet (ECG, échographie cardiaque, radiographie thoracique) chez les patients séropositifs pour évaluer l'atteinte cardiaque
- Benznidazole ou nifurtimox : deux médicaments disponibles en France via l'ATU nominative (autorisation temporaire d'utilisation)
### Pour la diaspora latino-américaine en France
- Se faire dépister une fois dans sa vie si l'on est originaire d'une zone d'endémie, même en l'absence de symptômes (la phase chronique peut rester silencieuse pendant 10 à 20 ans)
- Informer son médecin de son origine géographique
- En cas de test positif, un suivi cardiologique régulier est recommandé même si l'on se sent en bonne santé
- Dépistage des enfants nés de mère séropositive
### Que faire en cas de piqûre suspectée
- Ne pas gratter la piqûre
- Laver immédiatement la zone avec de l'eau et du savon
- Désinfecter avec un antiseptique classique
- Consulter un médecin dans les jours qui suivent, en signalant votre voyage récent
- Une sérologie de contrôle sera réalisée à 3 mois et 6 mois pour confirmer ou exclure l'infection (la sérologie peut rester négative pendant les premières semaines)
### Efficacité des mesures de prévention
Le programme d'Amérique centrale (IPCA) a permis de réduire de plus de 90 % l'incidence de la maladie dans les zones d'intervention, selon les évaluations de l'OMS. Les pays déjà déclarés « libres de transmission vectorielle par *T. infestans* » incluent le Chili (1999), l'Uruguay (1997), le Brésil (2006 pour la majorité des États), le Guatemala (2008), le Honduras (2010), le Salvador (2010), le Nicaragua (2010, et plusieurs États d'Argentine et du Paraguay.