Que sont les réduves et sont-elles dangereuses ?
Les punaises assassines (sous-famille des *Triatominae*, dont les genres *Triatoma*, *Rhodnius* et *Panstrongylus*) sont de grosses punaises hématophages mesurant 1,5 à 3 cm de long, au corps sombre avec des bordures ou des bandes claires caractéristiques sur le pourtour de l'abdomen. Surnommées « kissing bugs » en anglais (punaises-embrasseuses) ou « vinchucas » en Amérique latine, elles doivent leur nom à leur habitude de piquer le visage pendant la nuit, souvent près de la bouche ou des yeux, attirées par le dioxyde de carbone dégagé par la respiration.
Ces insectes sont les vecteurs de la maladie de Chagas (trypanosomiase américaine), une infection parasitaire causée par *Trypanosoma cruzi* qui touche plus de 7 millions de personnes dans le monde et cause plus de 10 000 décès par an selon l'OMS. Le Brésil concentre à lui seul 40 % de la prévalence mondiale.
Bonne nouvelle pour les Français métropolitains : les triatomes sont essentiellement présents en Amérique latine (du Mexique à l'Argentine). En Europe, aucun cas de transmission vectorielle autochtone n'a été documenté à ce jour — la maladie y est uniquement importée par des personnes contaminées sur place, principalement originaires d'Équateur, d'Argentine, du Pérou et de Bolivie. L'Espagne estime à 50 000 le nombre de cas sur son territoire. En France, on recense quelques centaines de cas importés, principalement diagnostiqués chez des personnes originaires d'Amérique latine.
### Comment la punaise transmet le parasite
Le mécanisme de transmission est unique et contre-intuitif : la punaise ne transmet pas le parasite par sa piqûre. Voici ce qui se passe réellement :
- La punaise se pose sur le visage de la personne endormie et la pique (souvent indolore, car sa salive contient un anesthésiant)
- Elle se nourrit de sang pendant 5 à 20 minutes
- À la fin du repas, elle défèque et urine à proximité de la piqûre
- La personne, qui se gratte à cause des démangeaisons, fait pénétrer le parasite présent dans les excréments à travers la plaie de la piqûre (ou par les muqueuses si elle se frotte les yeux)
- Le parasite *Trypanosoma cruzi* pénètre dans le sang et se dissémine
D'autres voies de transmission existent, moins fréquentes :
- Transfusion sanguine ou greffe d'organe (d'où l'importance du dépistage des donneurs originaires de zones endémiques)
- Transmission mère-enfant pendant la grossesse ou l'accouchement
- Consommation d'aliments ou de boissons contaminés par des excréments de triatomes
### Les deux phases de la maladie de Chagas
Phase aiguë (les 2 premiers mois après infection)
La plupart des personnes sont asymptomatiques ou ne présentent que des symptômes légers et non spécifiques : fièvre, maux de tête, fatigue, ganglions gonflés, pâleur. Certains présentent des signes évocateurs :
- Signe de Romaña : œdème unilateral et violacé de la paupière (lorsque le parasite pénètre par l'œil) — c'est un signe quasi pathognomonique
- Chagome : nodule inflammatoire au point de piqûre
Phase chronique (10 à 20 ans plus tard)
- 20-30 % des patients développent des complications cardiaques graves : insuffisance cardiaque, troubles du rythme, mort subite
- ~10 % développent des complications digestives : méga-œsophage (difficultés à avaler), méga-côlon (constipation chronique)
- ~3 % développent des atteintes neurologiques périphériques
Sans traitement, ces complications peuvent être mortelles.
### Reconnaître une punaise assassine
Aspect caractéristique :
- Taille : 15 à 30 mm de long
- Corps : ovoïde, aplati dorso-ventralement
- Tête conique avec un rostre (trompe) replié sous la tête
- Couleur : brun foncé à noir, avec souvent des bordures claires (jaunâtres, orangées ou rouges) sur le pourtour de l'abdomen et du pronotum
- Antennes longues et fines
- 6 pattes
- Ailes : la plupart des espèces ont des ailes membraneuses repliées sur le dos
Ne pas confondre avec :
- Punaise de lit (*Cimex lectularius*) : plus petite (4-7 mm), corps rond et aplati, sans ailes visibles, couleur brun-rouge uniforme
- Punaise des bois (*Pentatoma rufipes*) : en Europe, mais phytophage, pas hématophage
- Réduve européen (*Rhynocoris*) : présent en France, mais non hématophage (chasse d'autres insectes, sans danger pour l'homme)
### Que faire si vous en voyez une
En France métropolitaine :
- Il est extrêmement improbable qu'il s'agisse d'un triatome vecteur de Chagas
- Photographiez l'insecte (en vous protégeant) et contactez votre Agence régionale de santé (ARS) ou le Muséum national d'histoire naturelle pour identification
- Les réduves européens (genre *Rhynocoris*) sont inoffensifs — ils chassent d'autres insectes et peuvent même être utiles au jardin
- Ne pas manipuler à mains nues : comme toute punaise, ils peuvent mordre s'ils se sentent menacés
Au retour d'un voyage en Amérique latine :
- Inspecter minutieusement valises, vêtements, équipements avant de rentrer
- Si vous avez dormi dans une habitation rurale (murs en torchis, toit de chaume) en zone d'endémie, surveillez l'apparition de piqûres au visage
- Consulter un médecin en cas de fièvre inexpliquée dans les 15 jours suivant le retour
### Répartition géographique des triatomes
Les principales espèces vectrices sont concentrées en Amérique latine :
| Espèce | Distribution | Importance médicale |
|---|---|---|
| *Triatoma infestans* | Cône Sud (Argentine, Bolivie, Chili, Paraguay, sud du Brésil) | Vecteur principal, programme d'éradication en cours |
| *Rhodnius prolixus* | Nord de l'Amérique du Sud (Colombie, Venezuela, Amérique centrale) | Vecteur majeur, programme d'éradication en Amérique centrale |
| *Triatoma dimidiata* | Mexique, Amérique centrale | Vecteur important |
| *Triatoma sanguisuga* | Sud des États-Unis | Vecteur secondaire, quelques cas autochtones au Texas |
| *Panstrongylus megistus* | Brésil | Vecteur important |
Aucune espèce vectrice de *T. cruzi* n'est considérée comme établie en Europe à l'état sauvage.
### Une maladie « négligée » mais en expansion
La maladie de Chagas fait partie des 20 maladies tropicales négligées listées par l'OMS. Longtemps cantonnée à l'Amérique latine, elle se propage désormais dans le monde entier via les mouvements de population : l'Espagne, les États-Unis, le Japon et la quasi-totalité des pays d'Europe occidentale ont détecté des cas. En Europe, on estime à plus de 100 000 le nombre de personnes porteuses chroniques, dont 50 000 en Espagne.